Les lieux classiques de rencontre des foulistes (pratiquants de la foule) sont en général des endroits étriqués, difficiles de passage, où chacun peut gêner son prochain sans que l'intention ne soit trop claire, une co?ncidence étant si vite arrivée. Pour cela, trois cibles de prédilection : les lieux publics, comme les musées ou les monuments, les grands magasins, et les transports en commun.
Les monuments sont intéressants pour leur particularité première : ils forment des groupes hétéroclytes, et très souvent multi-nationaux. C'est dans ces lieux que l'on retrouve les meilleures formations internationales, avec leurs lots de photographes épileptiques, de touristes en short orange, parfois croisés avec les photographes épileptiques, de groupes de la pecno-parade, avec tous les ustensibles pour passer pour le parfait beauf sans manquer aucun des clichés du genre, et de gosses qui se bastonnent joyeusement tout en visant le plus beau costard du coin avec leur cornet de glace au chocolat. Ils se démarquent aussi par leur différence avec les foules composées uniquement d'indigènes aigris de la capitale, qui, comme nous le verrons plus tard, adoptent un comportement social bien établis en présence de congénères.

Les grands magasins, mêmes s'ils peuvent parfois rassembler une population proche de celle des monuments, surtout si l'un d'eux se trouve à proximité, affectent en général une faune légerement plus portée sur les activités en osmose. Par exemple, si un ou plusieurs individus se retrouvent à contempler un article ou une vitrine particulièrement à leur go?t, la foule, pour ne pas les laisser dans leur activité intimiste, va automatiquement s'adapter à son nouvel environnement et former un groupe compact d'observateurs ébahis, dont la plupart se demanderont au bout d'un moment pour quelle raison ils se sont entassés à un endroit pareil. Ces formations naturelles se font, selon une règle séculaire et atavique, dans des lieux de passage importants ou des couloirs exigus naturellement propices aux encombrements.

Mais les lieux où tout fouliste digne de ce nom se retrouve chez lui, où les corps peuvent s'amasser à volonté, où la sueur provoque stupeur et tremblements chez les vendeurs de Sephora, là où la fureur de l'attroupement est à son comble, ce sont bien les transports en commun. C'est dans les blancs carrelages du métro, et à moindre échelle dans les forêts métalliques du bus, que l'on retrouve les vocations les plus diverses et les plus spécialisées de fouliste, amateur comme professionnel.
Ce qui change par rapport aux deux types de lieux précédement cités ? Tout. Et pour cause, les foulistes pratiquant le métro ne sont pas regroupés ensemble par le plaisir, le divertissement, ou les vacances ; ils sont sérieux, prêts à tout pour montrer leur domination du métier, montrer qui est le plus fort dans le jeter de petite vieille et le pousser d'aveugle, la compétition est permanente et ne laisse pas de place pour les perdants. C'est le lieu de tous les dangers et de toutes les passions, qui révèle au public les meilleurs spécimens, les champions du monde.
Les tâches à effectuer sur ces kilomètres de couloirs et de carrefours, parmi une telle quantité de chair stressée et suintante, sont tellement nombreuses que les différents membres de la communauté se les sont réparti, de façon plus ou moins homogène. A chacun sa spécialité, dans laquelle il excelle, et qu'il pratique régulièrement pour ne pas perdre la main. Les plus nombreux, les ouvriers de la fourmilière, sont les "lemmings", dits aussi "zombies", ou "moutons de Panurge". Une fois qu'un lemming a pris une, très rare, décision, tous ses semblables alentour se règlent sur son comportement et font exactement la même chose. S'il s'agit de parcourir un couloir en contre-sens, l'effet est tel une cascade de l'apocalypse. L'un d'eux décide de monter avant de laisser les gens descendre ? Certains devront se faire à l'idée de descendre une station trop loin. Et si un lemming trop stressé se met en colère, il n'est pas bon de se retrouver à l'intérieur du rayon de la déflagration de hargne qui suivra.
Un des rôles les plus en vogues chez les foulistes est celui de bloqueur. Souvent loin des carrures de rubymen, les bloqueurs n'en sont pas moins tout aussi puissants, souvent plus. Une vieille dame peut, par la seule force de ses rhumatismes, arrêter une masse forte de centaines d'individus en pleine santé. Les petits enfants en poussettes sont parmi les plus craints et respectés, et les alcolos notoires font souvent de redoutables adversaires. Les bloqueurs peuvent, en cas de situation critique, avoir recours à des formations de groupe, très étudiées et mortellement efficaces. La position dite du "tous côte à côte" se révèle infaillible dans les couloirs étroits, avec seulement trois ou quatre membres dans la composition. Moins optimale mais plus dure à passer, la formation dite de la tortue, souvent pratiquée par les touristes étrangers et dont le principe consiste en un entassement compact de personnes inséparables, montre ses preuves à l'intérieur même des rames, empêchant toute circulation pendant le temps du regroupement. On a pu cependant noter quelques abus, et "l'homme étalé par terre" et "le suicide sur les voies" sont maintenant interdits, car d'une puissance phénoménale.
Toujours sur le pied de guerre, les bousculeurs ne s'offrent jamais de répit. Constamment à l'aff?t d'une personne en équilibre précaire, ils offrent au seigneur de la Gravité ses plus belles oeuvres, et n'hésitent pas à forcer le destin de certains. Leurs cibles prioritaires sont les vieux et les handicapés, dont la propension à s'approcher dangereusement du sol ou à voler au moindre coup de frein est la plus aiguisée. Certains se spécialisent dans le lancer d'objets tenus à la main, ou le smash à coups de sacoche ou tout autre ustensile lourd et encombrant. A ce propos, une autre interdiction a été faite récemment, et les possesseurs de valises Samsonite sont maintenant tenus d'annoncer leurs actions, pour prévenir à tout accident grave.
Dernière grosse catégorie, un peu à part, les ménestrels pullulent de plus en plus, avec tous les jours de nouvelles armes de désagrément, toujours plus perfectionnées. L'arme traditionnelle du ménestrel, celle qu'il peut se procurer dans n'importe quelle armurerie spécialisée, consiste en deux parties solides reliées par une gaine formée de nombreux plis, communément appelée accordéon. S'il s'agit d'une arme classique, elle peut devenir léthale entre des mains expertes, et le massacre de la Marseillaise ou de toute autre chanson d'Edith Piaf auront tôt fait de réduire même les plus forts au bord de la folie hallucinatoire. D'autres n'hésitent pas à utiliser des armes de catégorie D (comme décibel), et les amplis-micros à foison récoltent les migraines telle la moissson. Certaines rumeurs font office de ménestrels ayant utilisé des moyens "divertissants" pour récolter leur d?, tel que le spectacle de marionnettes ou le rock à la guitare sèche, mais ce ne sont que des légendes urbaines s?rement inventées par des voyageurs trop idéalistes qui auraient finis leurs mot-fléchés avant leur station préférée.
Les foulologues auraient répertorié plus d'une centaine d'autres fonctions dans les transports, dont certaines ayant une relation avec les tamanoirs, mais il n'est pas utile ici de toutes les décrire. Il est à noter aussi que beaucoup des comportements ci-présentés se retrouvent aussi dans les autres lieux d'affluence, mais ils ne sont pas aussi caractéristiques que dans ces espaces privilégiés, qui semblent taillés pour le foulisme.

Nous terminerons cet exposé par une célèbre phrase du non moins célèbre professeur claustrophobe, ochlophobe et pourtant foulologue Georges Seink : "un bain de foule c'est comme une plongée dans un volcan : on a chaud aux fesses, on lutte pour en sortir, et on est content de n'y avoir perdu qu'une jambe".